Quand vous proposez une médiation à votre client, vous pensez souvent proposer un processus. En réalité, vous proposez une manière de travailler, qui dépend beaucoup de la personne qui va médier. Connaître les grands courants de la médiation, c'est mieux orienter, mieux préparer son client et mieux choisir son médiateur.
Une médiation, plusieurs médiations
Le code de procédure civile définit la médiation par son cadre : « tout processus structuré par lequel plusieurs personnes tentent, avec l'aide d'un tiers, de parvenir à un accord destiné à la résolution du différend qui les oppose » (article 1530). Il ne dit rien de la méthode. C'est voulu, et c'est une richesse. Derrière le même mot, les praticiens ont développé depuis quarante ans des approches très différentes.
Je le vois en formation comme en pratique : beaucoup d'avocats envoient leurs clients « en médiation » sans savoir ce qui va s'y passer. Le client arrive avec un dossier et des chiffres, il tombe sur un médiateur qui veut d'abord parler de la relation. Ou l'inverse. La déception vient rarement du processus. Elle vient d'une attente mal préparée.
En 2023, j'ai consacré trois épisodes du podcast Avocat Pulse à ces courants : la médiation intégrative avec Jean-Édouard Robiou du Pont, la médiation transformative avec Olivier Chambert-Loir et la médiation agile avec Alain Ducass.
Voici les principaux courants que vous rencontrerez. Les médiateurs mélangent souvent les approches ; ces repères servent à poser les bonnes questions, pas à mettre des étiquettes.
La médiation facilitative : les parties tiennent le stylo
C'est l'approche la plus répandue. Le médiateur structure l'échange, pose des questions, reformule, aide chacun à exprimer ses besoins. Il ne donne pas son avis sur le fond. La solution appartient aux parties.
Leonard Riskin, professeur américain, a distingué dans les années 1990 cette posture facilitative de la posture évaluative. Sa grille reste un bon outil de lecture.
Quand la proposer : quand la relation compte (associés, famille, voisins), quand les parties sont capables de négocier avec un peu de cadre, quand le droit n'est pas le cœur du blocage.
La médiation évaluative : un regard sur le fond
Ici, le médiateur, souvent juriste ou expert du secteur, aide les parties à évaluer leurs chances. Il pointe les forces et faiblesses de chaque position, il peut proposer des fourchettes. Il se rapproche du conciliateur.
Quand la proposer : quand le blocage vient d'un écart d'analyse sur le droit ou sur un point technique, quand les parties ont besoin d'un principe de réalité pour sortir de leurs positions.
Vigilance : un avis mal reçu peut fermer la discussion. Votre client doit savoir que le médiateur pourra le confronter.
La médiation fondée sur les intérêts, ou « intégrative »
On parle parfois de médiation intégrative en référence à la négociation intégrative, celle qui cherche à créer de la valeur avant de la partager. Le médiateur s'appuie sur les principes de la négociation raisonnée de Fisher et Ury : séparer les personnes du problème, passer des positions aux intérêts, inventer des options, s'appuyer sur des critères objectifs. Voir notre guide La négociation raisonnée.
C'est l'approche que je trouve la plus naturelle pour l'avocat, parce qu'elle prolonge son travail de préparation. Si vous avez fait le diagnostic des intérêts de votre client avec lui, la médiation devient un prolongement, pas une rupture.
Quand la proposer : litiges d'affaires, partages, voisinage, tout dossier où il existe des marges de manœuvre que le droit seul ne voit pas.
La médiation transformative : la relation avant l'accord
Robert Baruch Bush et Joseph Folger l'ont théorisée dans The Promise of Mediation (1994). Pour eux, l'objectif premier n'est pas l'accord mais la transformation de l'interaction : que chacun retrouve sa capacité de décider (l'autonomie, « empowerment ») et reconnaisse la perspective de l'autre (la reconnaissance, « recognition »).
Le médiateur transformatif suit les parties plus qu'il ne les guide. Il ne pousse pas vers une solution. Si un accord vient, tant mieux ; s'il ne vient pas, la médiation peut quand même avoir réussi.
Quand la proposer : quand les parties devront continuer à vivre ou travailler ensemble (parents séparés, associés, collègues), quand le conflit a abîmé la capacité de se parler.
Vigilance : préparez votre client à un processus qui peut sembler lent et peu cadré. Ce n'est pas un défaut, c'est le principe.
La médiation narrative : changer l'histoire du conflit
John Winslade et Gerald Monk ont développé cette approche à partir de la thérapie narrative. Chaque partie raconte une histoire dans laquelle l'autre a le mauvais rôle. Le médiateur aide à faire émerger d'autres récits, plus nuancés, où une solution devient pensable.
Quand la proposer : conflits anciens, enkystés, où les identités sont en jeu et où chacun s'est enfermé dans un rôle.
La médiation agile : adapter la méthode à la complexité
Le terme vient d'Alain Ducass, médiateur, auteur de La médiation agile (Médias & Médiations, 2023, réédité dans une version augmentée) et fondateur d'Al-Amiable, l'association qui réunit les médiateurs et les organisations engagés pour le dialogue. Je l'ai reçu dans le podcast Avocat Pulse pendant la Semaine de la médiation : écouter l'épisode « La médiation agile ». Voici ce que j'en retiens.
Complexe plutôt que compliqué. Les méthodes classiques de résolution des conflits marchent bien quand le problème est compliqué : on le simplifie, on cerne la question, on trouve un compromis. Elles marchent moins quand le monde est complexe : tout interagit, une partie refuse de venir, le rapport de force est déséquilibré, le cadre lui-même est contesté.
Partir du plus simple. Pour un conflit d'objet, une méthode classique suffit. Pour un conflit d'identité, on travaille les faits, les sentiments, les besoins. Quand le cadre ne convient pas à l'une des parties, on part des personnes, là où elles en sont, comme en médiation transformative. Le cœur de la médiation agile, c'est cette adaptation à la complexité du contexte. Alain Ducass la compare à l'eau, qui entre dans toutes les fissures et fait pousser.
Une boîte à outils venue d'ailleurs. Le process work d'Arnold Mindell, qui voit dans le conflit une source d'énergie et d'apprentissage pour chaque partie. Le clean language, qui passe par la métaphore quand les mots seraient trop durs. Les pratiques africaines de régulation des conflits, comme la palabre ou l'alliance à plaisanterie.
Une démarche collective. La médiation agile n'est pas une méthode que l'on plaque sur les gens. Elle naît du partage d'expériences entre médiateurs qui ont osé sortir du cadre, notamment lors des « palabres de la médiation agile » qu'il anime chaque mois.
Ce que j'en tire pour l'avocat : face à un dossier complexe, ne pas chercher la méthode unique, mais le bon outil au bon moment. Et travailler avec les autres métiers : médiateurs, travailleurs sociaux, magistrats.
Comment choisir avec votre client
Trois questions suffisent souvent.
- Qu'est-ce qui bloque vraiment ? Le droit, les chiffres, la relation, l'histoire ? Le diagnostic DBS (Diagnostic, Buts, Stratégies) vous aide à le dire avec votre client.
- Qu'est-ce que votre client attend ? Un accord rapide, un avis extérieur, une relation réparée ?
- Comment travaille ce médiateur ? Posez-lui la question directement. Un bon médiateur sait décrire sa pratique.
Ensuite, préparez votre client au style choisi. C'est votre valeur ajoutée d'avocat : vous n'êtes pas un spectateur de la médiation, vous en êtes un acteur, avant, pendant et après.
Questions fréquentes
Un médiateur peut-il donner son avis sur le fond ?
Cela dépend de son approche. Le médiateur facilitatif s'en abstient ; le médiateur évaluatif peut éclairer les parties sur les forces et faiblesses de leurs positions. Dans tous les cas, il ne tranche pas : la décision reste aux parties.
La médiation transformative convient-elle aux litiges d'affaires ?
Elle est surtout utile quand une relation doit continuer : associés, partenaires de long terme. Pour un litige ponctuel et chiffré, une approche fondée sur les intérêts ou évaluative est souvent plus adaptée.
L'avocat a-t-il sa place pendant la médiation ?
Oui. Selon le cadre, il assiste son client pendant les séances ou intervient avant et après. Il prépare, il conseille sur la portée juridique des options, il sécurise l'accord.
Comment savoir quel courant pratique un médiateur ?
En le lui demandant, simplement. Sa formation, ses références et sa façon de décrire une première séance vous en diront beaucoup.
Sources
- Article 1530 du code de procédure civile (livre V, « La résolution amiable des différends »)
- Robert A. Baruch Bush et Joseph P. Folger, The Promise of Mediation, Jossey-Bass, 1994.
- Leonard L. Riskin, « Understanding Mediators' Orientations, Strategies, and Techniques: A Grid for the Perplexed », Harvard Negotiation Law Review, 1996.
- John Winslade et Gerald Monk, Narrative Mediation, Jossey-Bass, 2000.
- Alain Ducass, La médiation agile, Médias & Médiations, 2023.
- Podcast Avocat Pulse, « La médiation agile », avec Alain Ducass, octobre 2023.
- Al-Amiable
- Roger Fisher et William Ury, Getting to Yes, 1981 (trad. Comment réussir une négociation).
Sylsie Albertelli
Avocate au barreau de Lyon, médiatrice, formatrice en négociation et en modes amiables et alternatifs de résolution des conflits. Fondatrice d'Avocat Pulse, la communauté des avocats qui pratiquent la justice participative. Elle forme les avocats aux modes amiables avec Neuropulse.
Passer à la pratique
Le module 2 du parcours Justice participative de Neuropulse, « Savoir orienter avec la méthode DBS », est consacré à cette question : choisir, avec son client, le mode de résolution adapté au dossier.
Et pour échanger avec les confrères qui s'y mettent, rejoignez la plateforme d'échange Avocat Pulse.
